Critique du matérialisme historique

        Politique et religion

        Généalogie

        Machiavel

        La Réforme

        Hobbes

        Libéralisme et démocratie

        Rousseau, la Révolution Française

        Hegel

        Nationalisme - État - Fascisme

        Analyse : homme - machine, nationalisme - culture

Nationalism and Culture, 1937, Los Angeles, Rocker Publications Committee. Le livre devait paraître en allemand quand le nazisme prit le pouvoir et l’exil forcé de Rudolf Rocker conduisit son manuscrit jusqu’aux État Unis.

Ouvrage complexe et vaste, publié pour la première fois en Italie en 1960 en deux volumes, toutes les références ici renvoient à l’édition italienne Nazionalismo e Cultura, Vol 1 et 2, Edizioni della Rivista Anarchismo, Catania 1977.

Comme dans tout ouvrage vaste et dense, les thèses ici présentées sont multiples et s’enchaînent les unes dans les autres. Je ne prétends pas ici développer toute l’étendue des sujets traités par Rocker, mais plutôt tracer le parcours d’un fil que j’ai vu se dérouler à travers ses pages. C’est un parcours qui rebondit de l’histoire à la philosophie, par le prisme de la sensibilité anarchiste particulière à l’auteur.

Je vais ici essayer de développer une perspective qui découle de son ouvrage, en suivant le déroulement des idées de Rocker. Non un résumé partiel, mais plutôt une lecture.

Critique du matérialisme historique

Au début de son ouvrage, Rocker pose clairement le point de vue qu’il adoptera pour analyser la question au centre de son essai : les principes fondamentaux du pouvoir et leur rapport à l’Histoire.

Il identifie les causes centrales du déroulement de l’ Histoire dans les désirs et volontés humaines, dans la volonté de puissance propre aux hommes. Les intentions humaines, propositions, envies et finalités déterminent prioritairement les événements sociaux, et les volontés humaines, comme toute idée de finalité, sont liées à une question de foi.

Rocker dénonce l’insuffisance du déterminisme économique [matérialisme historique] dans l’explication des phénomènes sociaux. L’erreur du matérialisme scientifique serait de mettre sur le même plan les causes des phénomènes sociaux et les causes des événements mécaniques de la nature. En trouvant l’explication de tout phénomène historique dans les conditions de production économique, le matérialisme historique donne à l’histoire un sens déterminé. Les actions et événements sociaux ne suivent pas des lois scientifiques comme les phénomènes naturels, qui pourtant affectent les hommes. Quant on voit les événements historiques comme une séquence nécessaire, dit Rocker, on sacrifie le futur au passé (p.26). Conscient de l’importance des facteurs économiques et matériels dans la possibilité des actions humaines, son regard demeure cependant critique vis-à-vis du matérialisme historique. Pour Rocker, la volonté de puissance naissant des individus et des petits groupes est en fait la plus puissante force conductrice de l’histoire (p.27).

C’est sur cette base que Rocker s’appuie pour éclaircir les concepts de Nationalisme et de Culture, identifiés comme les deux emblèmes du développement de la société humaine. Si le nationalisme synthétise effectivement la nouvelle religion politique moderne, la culture représente pour Rocker la force de l’imagination et la diversité humaine qui, seules, peuvent sortir l’humanité de l’esclavage, lui donnant la liberté.

Pour comprendre ce qu’est le Nationalisme, Rocker fait une généalogie des principes dont il se compose, et passe en revue les auteurs qui ont dans l’histoire contribué à forger ce concept.

Politique et religion

Tout ce qui est politique a pour Rocker ses racines dans des concepts religieux. La religion explicite le sentiment de dépendance de l’homme envers des puissances supérieures. La peur de Dieu, que l’auteur considère comme le préliminaire nécessaire à la soumission volontaire, constitue le fondement du système de domination. La politique est toujours religion car elle s’appuie sur la conscience religieuse des hommes pour exercer son pouvoir.[1]

Le pouvoir dirige selon un principe d’autorité basé sur l’image divine, que ce soit Dieu personnifié, ou un autre Esprit du temps, ce principe d’autorité tend toujours à être absolu, parce qu’animé par une volonté de puissance qui vise à la totalité. La condition d’existence de tout système de pouvoir est de séparer le peuple des détenteurs de privilèges, en laissant ainsi apparaître la condition sociale de chaque homme, déterminant qui est maître ou esclave, comme chose naturelle, comme reçue de Dieu. Chaque politique du pouvoir a en effet eu jusqu’ici pour but d’ancrer chez les hommes la foi dans un destin inévitable, mécanique, sanctifié. L’acceptation de ce destin naturel (déjà présent chez Platon et Aristote) sépare les hommes en supérieurs et en inférieurs : cela justifie les divisions sociales, (classes, castes, races), et produit la foi dans l’existence de races et de nationalités supérieures et d’autres élues, conditions indispensables au maintien de l’ordre et de la soumission.

Le pouvoir politique aspire à l’uniformité, cherchant à homologuer toute forme d’activité humaine. Il agit dans un sens destructif, en encastrant les phénomènes de la vie sociale dans le corps unique des lois. Au contraire, la culture se base sur la diversité et la variété des activités humaines, elle est flottante, elle n’a jamais été crée par les États ou les dominants. La culture naît du libre accord entre les hommes, de l’échange ; le pouvoir est dans les mains d’individus ou de petits groupes. Il en résulte une opposition permanente entre pouvoir et culture, à la grandeur de l’un correspond la faiblesse de l’autre (p.75).[2]

Généalogie

En s’appuyant autant sur des événements de l’histoire que sur l’exposé des idées de certains philosophes qui ont particulièrement marqué l’évolution politique et culturelle de l’Europe et des Amériques, Rocker remonte aux racines de l’État démocratique moderne, toujours en réfléchissant sur les rapports qui se structurent entre « l’individu » et la collectivité, la communauté, les formes que la société prend, la gestion collective des exigences, mais aussi des désirs et volontés humaines.

Machiavel

Machiavel, dans Le Prince, a mené la raison d’État au delà de toute question éthique. En politique il n’y a pas de place pour la morale : pour ce qui relève des problèmes de gestion du pouvoir, tout moyen nécessaire est justifié. La Renaissance se présente pour Rocker comme le premier moment révolutionnaire dans l’histoire de l’Europe, où la solidarité de la communauté s’effondre sous les intérêts économiques divergents entre individus et petits groupes d’individus.

Ce passage est représentatif pour Rocker de la dissolution de la communauté qui, quand elle est véritable, s’appuie sur le libre échange et le libre accord entre les gens, mais qui s’effondre, confrontée à toute forme de souveraineté. Machiavel aura synthétisé la naissance de la foi dans le grand homme, l’homme-patron, l’individu fort, le héros. C’est ainsi que le peuple devient la foule, fidèle à l’homme-patron qui crée le destin de tous. Ainsi Rocker dévoile la matrice commune de l’appareil de pouvoir étatique et de l’idée abstraite de nation. Machiavel n’a pas laissé tomber la religion, fortement conscient de son rôle essentiel dans la mise en place de toute forme de système de pouvoir. Il va plutôt travailler à élever à la forme divine les institutions d’État. La religion devient ici un instrumentum regni.

La Réforme

Avec la Réforme le pouvoir papal s’effondre, ainsi que l’unité européenne de l’humanité chrétienne, en laissant place à la séparation de l’Europe en plusieurs Nations. Si le protestantisme de son côté a aidé à la libération de la conscience des hommes du joug de l’Église, ce fut pour la placer sous le joug de l’État. Il a réalisé ce que Hegel appellera plus tard la « conciliation entre la religion et le droit », en aidant à déplacer le principe d’autorité du champ religieux, vers celui du politique. Le droit se transforme ainsi en une révélation divine, et le césaro-papisme se réveille avec une nouvelle apparence et une nouvelle vie.

Le rapport entre l’homme et la communauté demeure la question centrale de l’ouvrage, ainsi que les différentes formes de société qui se modèlent durant le développement historique de l’Europe. Les hommes dans leur ensemble sont considérés comme des individus soumis à des nécessités majeures, en dialogue constant avec les tendances différentes, variées et imprévisibles de chaque individu. La réflexion menant aux formes collectives de cette réponse, elle vise d’un côté la libre association, de l’autre la souveraineté, la soumission, la dépendance.

Hobbes

Hobbes trouve l’essence du contrat social dans la peur. Peur des autres menant à l’inexorable pouvoir d’État. Pour le philosophe anglais, l’État représente la fin de la guerre de tous contre tous, qui va permettre de lier ensemble les hommes sous les mêmes lois, toutes fruit de la volonté d’État, qui est la seule véritable loi. Parce que la volonté d’État s’identifie à la conscience publique, plus importante que toute conscience privée. Pour Hobbes, la foi dans l’État est religion, foi dans son pouvoir de diriger le destin des hommes dans le bon sens : il s’agit d’une même forme de souveraineté, qui implique la soumission des hommes et de leurs objectifs à la raison d’État.

En suivant le déroulement de la pensée de Rocker, qui ne croit pas suffisantes les raisons économiques pour justifier la mise en place des États comme de tout phénomène historique, il est d’autant plus intéressant de comprendre comment non seulement l’État existe, mais aussi comment sa mise en place s’est appuyée sur l’adhésion volontaire et, au final, sur la volonté sinon de tous les individus, du moins de celle des foules.

Pourtant, les dangers d’une telle soumission avaient déjà été révélés de l’autre coté de l’océan. Thomas Paine avait déjà parlé de la société comme fruit des besoins des hommes, et avait mis en garde contre les périls de la tyrannie de la majorité ; et Godwin avait déjà réfléchi au problème central de la société, partie de l’essence même de l’État, et non dans aucune de ses formes.

Libéralisme et démocratie

Rocker pose une opposition nette entre la pensée libérale et la démocratie. Dans le libéralisme , selon lui, l’individu demeure central et l’environnement social est censé promouvoir au mieux le développement naturel des différentes personnalités humaines. Le libéralisme se base sur la vieille sagesse de Protagoras, pour qui « l’homme est la mesure de toutes choses » (p.147). Ainsi vue, la société est un processus organique résultant des nécessités humaines, et se base sur des libres associations entre les hommes, visant leur meilleur développement, mais qui perdent leurs rôles au moment-même où elles accomplissent leur but. Le point de départ est l’homme, et les moyens qu’il se donne pour mieux vivre en découlent.

L’esprit de la démocratie est au contraire un esprit collectif, le peuple, la communauté. Ici l’homme n’est qu’une partie du groupe, soit de la communauté, du peuple ou de la nation. Une volonté est formalisée, une manière d’être à laquelle il faut s’adapter, la volonté commune (ou de la nation). L’individu est sacrifié au citoyen, la raison individuelle à la volonté générale (p.162). L’homme ici devient une machine à régler, à bien formater, machine censée accomplir le rôle qui lui est assigné par la volonté commune : s’adapter afin de devenir le modèle du citoyen.

Rousseau, la Révolution Française

En opposant la volonté générale fondée sur le contrat social, concept inspiré par le radicalisme politique d’Angleterre, à l’absolutisme du monarque, les idées de Rousseau ont contribué au renversement du vieux système du monarque absolu. Mais, dit Rocker, on oublie parfois qu’elles ont également été prophétiques de la nouvelle religion politique qui fonde l’idée moderne et abstraite d’État (p.148).

La volonté commune chez Rousseau émerge directement du contrat social, et mène à l’État. Elle est toujours juste en soi, indépendamment des différentes volontés individuelles, infaillible parce que basée toujours sur le bien collectif (p.149). La volonté collective est le fondement de la nouvelle forme de domination. À la souveraineté du roi se substitue celle du peuple, basée sur la volonté générale. Dans le Contrat Social, Rousseau avait opposé la souveraineté du peuple à celle du roi, identifiant ainsi l’idéal démocratique en opposition à l’ancien régime, et lui donnant enfin un élan de liberté.

Dans l’idéal jacobin de liberté, on trouve la liberté de faire découler toutes volonté personnelle de la volonté d’État ; c’est la liberté de faire ce que l’État décide ; la liberté d’obéir aux lois. Parce que la loi est devenue l’image sainte de la nation (p.155). Mais si la nation incorpore la volonté générale dans sa nature elle doit être une et indivisible (p.162), et Rocker montre comment la révolution française accomplit cette transition.

Si avec la révolution on avait abattu l’ancien système de domination, on avait également contribué à renforcer l’idée de pouvoir et le principe autoritaire, les reliant à un nouveau dogme. La souveraineté nationale redonne en effet son efficacité au principe du pouvoir, car elle rend chaque citoyen porteur de sa volonté, même quant elle l’empêche de l’interpréter suivant sa compréhension (p.162). L’assemblée populaire est le corps de la nouvelle foi dans la volonté générale. Au nom de la nation Robespierre, Saint Just, Bonaparte. La gloire de la patrie est proclamé, la nation sanctifié (pp.163).

La religion de l’État démocratique est née, le nationalisme moderne. Toute opposition à la nation est un péché contre la volonté commune et doit être puni, pour Saint Just, avec le fer. La guillotine demeure un outil essentiel pour gouverner.

La pensée de Rousseau se terminait par la complète fusion de l’homme dans la nécessité d’un idéal pas moins métaphysique qu’une divinité, la nation. Mais cette nouvelle religion politique cherche à modeler tout être humain sous une même forme, le transforme en machine à diriger, au nom de l’égalité, elle a élevé en principe le conformisme (p.165). Toute forme de créativité est étouffée, la volonté commune veut l’unité de la Grande Nation, sa grandeur est basée sur l’obéissance et l’uniformité des citoyens, amoureux de leur patrie, libres de se sacrifier sur l’autel de la nouvelle religion politique d’État, le nationalisme.

Hegel

La philosophie de l’histoire de Hegel a contribué à sanctifier la direction mécanique du destin des hommes. Pour Hegel, l’histoire des hommes n’est que le processus de prise de conscience de soi par l’Esprit du monde. Esprit qui donne à chaque peuple un rôle historique à accomplir, et qui détermine ainsi des causes obligatoires au déroulement des phénomènes (p.179). Ainsi Hegel a consolidé la théorie de la mission historique et nécessaire des hommes, auquel l’Esprit du monde à donné un certain rôle. L’État est chez lui la réalité de l’idée morale, il contribue ainsi à sa déification.

Pour Hegel l’État est comme Dieu sur terre, et ainsi il a contribué à la formation d’une foi dans l’idéal étatique, en rien différente des autres phénomènes religieux éprouvés ailleurs vers des divinités plus au moins sacrées et lointaines. L’État devient l’organisation d’une Église politique, qui fonde son credo sur la croyance dans la nation, la conscience nationale étant un credo religieux autant que le catholicisme ou le protestantisme. C’est l’État qui crée la nation, avec la formation d’un concept volontaire, il domestique les hommes avec un véritable entraînement (p.185), séparant ainsi l’unité du genre humain, en structurant des différences fictives, alimentées par des intérêts particuliers.

Il ne faut pas oublier, dit Rocker, que derrière la conscience nationale on a l’expression de ceux qui peuvent formuler cette volonté collective, et qu’elle est en réalité une foi propagée par des considérations de pouvoir politique.

Nationalisme - État - Fascisme

Comme tout système de pouvoir, le nationalisme cherche également à uniformiser toutes les différences humaines. Il se base comme on l’a dit sur l’attachement au sol natif. Mais Rocker nous fait réfléchir sur la différence essentielle qui existe entre la conscience nationale d’un coté, et l’amour pour son pays de l’autre. Comme tout pouvoir, elle cherche à uniformiser la multitude des variétés et sentiments des hommes, leur amour du chez-soi, dans une même couleur et tonalité, ces sentiments doivent être nivelées et aplaties, insérées dans une même forme unique et pré-écrite.

L’État devient ici une fin en soi, et l’activité des hommes doit se canaliser pour chercher sa grandeur. L’homme est ainsi absorbé intégralement dans les mécanismes du pouvoir. C’est ainsi que l’on comprend, aux yeux de Rocker, comment opère le fascisme moderne, mouvement religieux de masse sous une forme politique : il a dressé un nouvel évangile pour l’homme, qu’il vive pour l’État.

L’Etat dans sa forme suprême est une fin suffisante en soi, avec ses racines dans l’union entre loi, nationalité et religion (p.205). Et même les nouveaux partis ouvriers, qui ont cherché peu à peu à conquérir le pouvoir politique pour réaliser le socialisme, se sont finalement convertis à la machine étatique, et plus, ont contribué à lui restituer équilibre et puissance. Il s’agit d’une lente assimilation des théories socialistes dans l’État bourgeois (p.217). Parce que, répète encore Rocker, ce n’est pas la forme du système de pouvoir qui est mauvaise, mais le pouvoir en soi, sous n’importe qu’elle forme qu’il va prendre pour s’exercer, il est ontologiquement oppresseur. Lorsque l’on contribue à approfondir la dépendance de l’homme, comme tout principe religieux le fait, on opprime la potentielle créativité de l’homme, sa culture. Chaque dépendance acceptée, sanctifiée par une volonté mécanique qui glorifie et détermine notre destin, conduit inexorablement à un système d’esclavage.

Pour cela Rocker parle d’une opposition essentielle entre nationalisme, comme toute forme de pouvoir, et culture. Parce que là où le pouvoir cherche à homologuer et déterminer des formes d’être et de conduite des hommes, la culture est au contraire force créatrice, elle donne à l’homme conscience de ses envies, elle fait l’homme constructeur de son destin, elle approfondit le sentiment de communion avec les autres duquel naît tout ce qui est grand (p.235).

Analyse : homme - machine, nationalisme - culture

Rocker réfléchit au rapport entre les hommes, dans l’histoire. Il oppose la culture d’un coté, et tout système de pouvoir de l’autre, l’un étant fondamentalement l’envers de l’autre ; l’un découlant de la différence, variété, et imprévisibilité des interventions de l’homme dans le cours des phénomènes naturels, en elle-même anarchiste ; l’autre, chaque forme de pouvoir produisant toujours dépendance, l’esclavage.

Chaque fois qu’une abstraction est faite entre la chair de l’homme et son image abstraite, l’humanité avec ses désirs, envies et volontés est perdue, pour laisser place à la machine, au calcul abstrait qui devrait formater ses comportements. Quant à l’individu, il est sacrifié pour le citoyen, la liberté laisse la place à l’obéissance, l’imagination à l’homologation, l’homme se liquéfie en foule.

On appelle répression tout tentative de forcer les comportements humains dans la même grille. Quand les désirs doivent êtres les mêmes, les volontés personnelles capturées dans les mailles de la volonté collective, une et sainte. C’est la dictature de l’uniforme, son arme la loi, le pouvoir de sa parole tranchante comme une lame de guillotine, froid comme les barreaux d’une prison.

Comme Rocker le dit, ce sont les désirs et volontés humaines, sa volonté de puissance, qui animent l’histoire des hommes. Il souligne le rapport direct existant entre ces désirs et la foi religieuse, sentiment d’irrationnelle dépendance vis-à-vis d’une entité supérieure qui détermine notre destin, notre condition présente, notre avenir, nos comportements. L’individu est toujours sacrifié, peu importe si on le sacrifie au nom de dieu, de la volonté générale, de la nation, de la classe ou de l’État. La condition d’appartenance à une entité supérieure, la communauté, le groupe ou la nation, dépossède déjà l’homme de sa liberté.

La distinction entre gouvernement fasciste et démocratie devient ainsi un jeu de mots fictif. Les formes de ces systèmes de pouvoir enchaînent également les hommes dans un système de domination où la foi dans le bien collectif doit toujours primer sur la volonté individuelle, opprimée et étouffée. La pauvreté culturelle provoque ensuite la peur, la volonté de suivre, de se cacher derrière une personnalité supérieure, mythique et sanctifié, qui permet de négliger toute injustice accomplie au nom de ces mêmes entités supérieures. La guerre entre les communautés et les nations écrase la solidarité entre les hommes.

Le rapport qui s’établit entre les hommes et la communauté, qui sacrifie l’individu au nom de la volonté collective, est une chair de la même consistance, système de pouvoir tendant à l’absolu, qui uniformise les hommes à sa figure. Chaque forme de pouvoir qui tend à diriger les volontés et désirs humains et à orienter ses actions est totalisant, et c’est dans la logique de l’État totalitaire d’absorber dans son champ toute activité sociale.

Alors il n’est plus question de fascisme historique, fascisme de l’âme, néo-fascisme, ou de démocratie. La matrice est une, le même principe de domination et d’oppression coule de sa présence même. La forme de son expression n’est que le produit d’une époque, et comme chaque événement, elle est compréhensible seulement dans son interdépendance avec les autres. Et les événements comme les cultures et les idées ne connaissent pas de barrières nationales ni étatiques, mais suivent le flou de l’air que toute l’humanité respire.

[1] On devine ici une opposition entre le concept de culture chez Rocker et chez Gramsci (comme chez d’autres marxistes). Gramsci, héritier d’une philosophie de la praxis qui tend à faire découler tout processus historique des conditions matérielles de reproduction sociale, dans sa théorie de l’hégémonie culturelle soulignait l’importance de la diffusion d’une certaine culture pour que la philosophie de la praxis (le marxisme) puisse s’accomplir. Pour le philosophe italien la culture comme bagage de la société humaine n’est pas en contradiction ontologique avec le pouvoir en lui- même. Il définit au contraire la nécessité, chez les détenteurs du pouvoir, de bien canaliser les tendances différentes et imprévisibles des désirs et croyances humaines, pour qu’elles soient au service d’un certain ordre étatique. Même si, camouflé par le mot communisme, cet ordre reste fidèle à la logique d’État et du pouvoir. Il pose au fondement de l’histoire la lutte entre les classes, en perpétuant ainsi la division fondamentale entre l’unité humaine, accrochant encore une fois le destin des hommes à l’évolution des phénomène sociaux liés à la réponse aux nécessités humaines, définies par la loi et la volonté collective (de la classe), elle-même idée abstraite d’une collectivité où chaque homme n’est qu’un modèle à reproduction illimitée. Pour Rocker tout ce qui concerne un système de pouvoir, désirant diriger les conduites et désirs humains, est essentiellement destructeur de toute manifestation de culture, par essence fruit des différentes réponses des individus aux nécessites de la vie. (Il en émanerait une réflexion sur la fonction des mots dans l’histoire, car leur usage peut amener à négliger les différentes implications pratiques du contenu de leur signification.)

[2] On devine ici une opposition entre le concept de culture chez Rocker et chez Gramsci (comme chez d’autres marxistes). Gramsci, héritier d’une philosophie de la praxis qui tend à faire découler tout processus historique des conditions matérielles de reproduction sociale, dans sa théorie de l’hégémonie culturelle soulignait l’importance de la diffusion d’une certaine culture pour que la philosophie de la praxis (le marxisme) puisse s’accomplir. Pour le philosophe italien la culture comme bagage de la société humaine n’est pas en contradiction ontologique avec le pouvoir en lui- même. Il définit au contraire la nécessité, chez les détenteurs du pouvoir, de bien canaliser les tendances différentes et imprévisibles des désirs et croyances humaines, pour qu’elles soient au service d’un certain ordre étatique. Même si, camouflé par le mot communisme, cet ordre reste fidèle à la logique d’État et du pouvoir. Il pose au fondement de l’histoire la lutte entre les classes, en perpétuant ainsi la division fondamentale entre l’unité humaine, accrochant encore une fois le destin des hommes à l’évolution des phénomène sociaux liés à la réponse aux nécessités humaines, définies par la loi et la volonté collective (de la classe), elle-même idée abstraite d’une collectivité où chaque homme n’est qu’un modèle à reproduction illimitée. Pour Rocker tout ce qui concerne un système de pouvoir, désirant diriger les conduites et désirs humains, est essentiellement destructeur de toute manifestation de culture, par essence fruit des différentes réponses des individus aux nécessites de la vie. (Il en émanerait une réflexion sur la fonction des mots dans l’histoire, car leur usage peut amener à négliger les différentes implications pratiques du contenu de leur signification.)