Expulsé des Etat-Unis, Emma Goldman et Alexandre Berkman parcourent la Russie révolutionnaire. Durant l’hiver 1920 / 1921, ils sont à Petrograd (Saint-Pétersbourg), le berceau de la révolution de 1917. Le texte que nous vous proposons est issu de la biographie d’Emma Goldman : Living my life. Le récit complet de la révolte de Cronstadt par Emma Goldman a été traduit par Daniel Guérin dans Ni Dieu ni Maître, Anthologie de l’anarchisme, Tome IV.


Au début de mon séjour en Russie, la question des grèves m’avait beaucoup intriguée.

On m’avait dit que la dernière grève avait été écrasée et les grévistes jetés en prison, je ne croyais pas un mot de cette histoire mais je posai la question à Zorine :

Des grèves sous la dictature du prolétariat ? s’était-il exclamé, cela n’existe pas ! Des grèves contre qui ? Contre les ouvriers eux-mêmes ? Eux, les maîtres du pays !

A peine, étions-nous arrivés à Petrograd depuis vingt-quatre heures que la ville en effervescence était parcourue de rumeurs de grèves. Au cours de cet hiver particulièrement sévère, les tempêtes de neige avaient retardé la livraison des provisions déjà bien maigres.

De plus le Petro-Soviet avait eu la stupidité de fermer des usines et de diminuer les rations de nourriture. La situation était grave. Bien entendu, nous n’allions pas repartir pour Moscou.

L’orage éclata plus tôt que prévu.

Ce sont d’abord les ouvriers des filatures de Troubetskoï qui se mettent en grève pour obtenir une augmentation des rations et une distribution de chaussures, Le soviet de Petrograd refuse de parlementer avec eux et envoie des compagnies armées de jeunes communistes pour disperser les ouvriers.

Cinq autres usines suivent le mouvement et se mettent également en grève. Les ouvriers organisent alors un grand défilé à Petrograd et les soldats interviennent brutalement pour le faire cesser.

Les revendications initiales, « du pain et du feu », deviennent vite plus politiques : un manifeste revendiquant davantage de liberté pour les ouvriers et les paysans et un changement radical de politique du gouvernement fait mystérieusement son apparition sur les murs. La tension monte et il ne s’écoule pas de jour sans que de nouveaux manifestes soient affichés.

La loi martiale est proclamée

Quand les ouvriers ne reprennent pas le travail on leur supprime les bons de nourriture et comme ces mesures ne produisent pas les résultats escomptés, les syndicats sont interdits. On commençait à arrêter les militants ouvriers : Sasha tenta alors de joindre Zinoviev et moi Mme Ravich et Zorine, pour essayer de faire comprendre aux leaders soviétiques la folie et le danger de leur tactique. On nous fit à chaque fois la même réponse : ils étaient trop occupés à défendre la ville contre les complots des mencheviks et des socialistes révolutionnaires.

La grève s’étendait. Les arrestations aussi.

L’obscurantisme des autorités encourageait malheureusement les éléments réactionnaires qui publiaient des proclamations anti-juives et anti-révolutionnaires…

Les grévistes étaient déterminés mais il était clair qu’ils allaient bientôt mourir de faim et pas question d’organiser des collectes car personne n’avait rien à donner. Les quartiers industriels étaient coupés du reste de la ville par des barrages militaires.

La situation était franchement dramatique quand un premier espoir parcourut la ville.

Fidèles à leur tradition révolutionnaire glorieusement illustrée en 1905 puis au cours des deux soulèvements de 1917, les marins de Cronstadt prenaient fait et cause pour les prolétaires persécutés de Petrograd. Discrètement, ils avaient envoyé une délégation enquêter sur la situation. Quand elle fit son rapport, les marins du Petropavlovsk et du Sebastopol votèrent sur le champ une motion de soutien aux grévistes dans laquelle ils déclaraient leur loyauté à la Révolution, aux Soviets et au Parti communiste mais ils entendaient protester contre l’arbitraire des commissaires.

Dans la même motion, ils réclamaient le droit de réunion pour les syndicats ouvriers et les organisations de paysans, ainsi que la libération des prisonniers politiques détenus dans les prisons et les camps de concentration.

Le 1er mars, un meeting en plein air réunit seize mille marins soldats de l’Armée Rouge et ouvriers de Cronstadt. Des résolutions furent adoptées à l’unanimité à l’exception de trois voix, celles du président du Soviet, du commissaire de la Flotte de la Baltique et de Kalinine, président de la Fédération des Républiques Socialistes.

Deux anarchistes qui avaient assisté au meeting nous racontèrent que depuis Octobre jamais ils n’avaient vu un tel enthousiasme, une telle manifestation spontanée de solidarité. Ils regrettaient que Sasha et moi n’y soyons pas. je me rappelais en effet que Gorki m’avait dit que les hommes de la Flotte de la Baltique étaient nés anarchistes et que ma place était parmi eux.

Cela faisait longtemps que j’avais envie de rencontrer les équipages de Cronstadt qui avaient envoyé un message de solidarité lors du procès de Sasha en 1917. Je décidai d’aller les rejoindre même si les bolcheviks devaient m’accuser d’inciter les marins à la révolte. Sasha dit qu’il se moquait bien de ce que diraient les communistes : il soutiendrait à tout prix la motion de Cronstadt.

D’ailleurs les marins ne pouvaient pas être soupçonnés d’antisoviétisme : leur meeting s’était déroulé sous les auspices du soviet de Cronstadt et avaient accueilli Kalinine à la gare avec des chansons et de la musique.

Mais plus tard, au cours d’une réunion de trois cents délégués, les marins avaient arrêté le président du soviet et le commissaire de la flotte qui les avaient traités de traîtres. De plus, les délégués venaient d’apprendre que l’ordre de retirer les vivres et les munitions de Cronstadt venait d’être donné.

Cela revenait à acculer la ville à la famine.

La nouvelle de la manifestation de solidarité des marins de Cronstadt enthousiasma Petrograd.

Hélas, une heure après, une autre nouvelle se répandait comme une traînée de feu dans Petrograd : Lénine et Trotski avaient signé une déclaration de guerre contre Cronstadt ; pour eux il s’agissait d’une mutinerie contre le gouvernement soviétique et ils dénonçaient le complot : « les marins à la solde des anciens généraux tsaristes avec les socialistes révolutionnaires contre la République prolétarienne ».

- C’est absurde ! s’écria Sasha en lisant l’ordre de Lénine. Ils ont été mal informés. Comment peuvent-ils croire que ces héros de la révolution soient devenus des contre-révolutionnaires ! Partons pour Moscou ! Nous devons lever cet horrible malentendu.

J’étais d’accord avec lui. Zinoviev, qui téléphonait chaque soir au Kremlin pour faire son rapport n’était pas spécialement connu pour son courage : il devait paniquer. D’ailleurs quand la garnison locale avait pris fait et cause pour les grévistes il avait immédiatement fait installer une mitrailleuse dans le hall de l’Astoria pour assurer sa protection…

Il devait alimenter Moscou en histoires étranges et exagérées.

Une loi martiale extraordinaire fut décrétée dans toute la province de Petrograd.

Il était interdit de quitter la ville sans autorisation.

La presse bolchevique se lança dans une campagne de diffamation contre Cronstadt, laissant entendre que les marins avaient fait alliance avec le « général tsariste Kozlovsky ». Sasha commençait à réaliser que la situation dépassait largement le simple malentendu. Trotski devait assister à une réunion spéciale du Petro-Soviet, nous décidâmes que c’était l’occasion d’essayer de le convaincre de régler le problème de Cronstadt dans un esprit fraternel. Malheureusement le train prit du retard et Trotski ne vint pas à la réunion.

Les orateurs présents avaient déjà quitté le terrain de la discussion rationnelle : leurs discours faisaient preuve d’un fanatisme délirant et d’une peur aveugle. Des soldats en armes de la Tchéka protégeaient l’estrade contre la foule. Zinoviev, qui présidait la séance, semblait sur le point de s’effondrer : il se leva plusieurs fois pour parler et se rassit sans un mot.

Quand enfin il réussit à articuler, il regardait sans cesse à droite et à gauche comme s’il craignait un attentat. Sa voix d’adolescent tournait en cris aigus qui ne pouvaient plus convaincre personne.

Il dénonça Kozlovsky comme instigateur de la révolte alors que tout le monde savait que ce vieil homme décrépit n’exerçait plus la moindre influence. D’ailleurs c’était Trostki lui-même qui l’avait nommé technicien militaire à Cronstadt. Mais qu’importe ! Zinoviev déclamait, affirmant que Cronstadt était manipulé par les tsaristes.

Kalinine lui succéda :

- Aucune mesure ne sera trop sévère pour ceux qui osent s’attaquer à notre glorieuse révolution.

Au milieu de la meute hurlante, une voix se fit entendre une voix sérieuse, précise. C’était celle d’un homme assis au premier rang : le délégué des ouvriers de l’arsenal en grève.

Il se devait de protester dit-il — contre les mensonges proférés à l’encontre des courageux marins de Cronstadt. Planté face à Zinoviev, il le montrait du doigt et hurlait d’une voix tonitruante :

- C’est votre négligence et celle de votre parti qui nous ont poussés à la grève et nous ont gagné la sympathie de nos camarades marins. Nous nous sommes battus côte à côte pendant la révolution. Les marins ne sont coupables d’aucun crime et vous le savez bien. Consciemment, vous les calomniez pour les détruire !

Sa voix fut couverte par le chahut de l’assemblée :

- Contre-révolutionnaire ! Traître ! Bandit menchevik !…

Le vieil ouvrier restait debout, sa voix dominait le tumulte :

- Il y a à peine trois ans, Lénine, Trotski, Zinoviev et vous tous étiez dénoncés comme des traîtres par les espions allemands », cria-t-il. « Nous les ouvriers et les marins, nous sommes venus à votre aide et nous vous avons sauvés de Kerensky. Nous vous avons mis au pouvoir. L’avez-vous oublié ? Maintenant vous retournez les armes contre nous. Souvenez-vous que vous jouez avec le feu.
Vous répétez les erreurs et les crimes du gouvernement Kerensky.
Méfiez-vous ! Vous risquez bien de subir le même sort.

Zinoviev tressaillit et sur l’estrade les autres avaient l’air mal à l’aise.

Le public semblait impressionné par cet avertissement. Dans le fond de la salle, un marin en uniforme prit aussi la parole :

- L’esprit révolutionnaire de mes camarades marins n’a pas changé, dit-il. Ils sont prêts à défendre la révolution jusqu’à leur dernière goutte de sang.

Et il proposa de lire la fameuse motion du 1er mars, mais celle-ci souleva une telle tempête de protestations que c’était totalement inaudible pour tous ceux qui n’étaient pas juste à côté de lui.

Il continua néanmoins la lecture du communiqué jusqu’à la fin puis se rassit.

La seule réponse de Zinoviev fut une résolution exigeant la reddition immédiate et totale de Cronstadt sous peine d’extermination. Paralysée par cette atmosphère de fanatisme et de haine, ma voix m’avait abandonnée : je ne pouvais plus émettre le moindre son. Pourtant, aux États-Unis, j’avais toujours réussi à parler même dans des situations très périlleuses. Ce soir, je ne pouvais pas. je ne pouvais pas dénoncer les bolcheviks comme j’avais dénoncé les crimes de Woodrow Wilson.

J’étais anéantie par un sentiment d’impuissance. Ce silence devant l’imminence du massacre m’était intolérable. Puisque )e ne pouvais m’exprimer devant ce public déchaîné, je ferais entendre ma voix auprès du pouvoir suprême, le soviet de la Défense.

J’en parlai à Sasha qui avait eu la même idée : nous allions envoyer un appel commun protestant contre la résolution criminelle du Petro-Soviet. je ne croyais pas à l’efficacité d’une telle démarche mais, pour l’avenir, je tenais à proclamer que nous n’étions pas tous restés silencieux devant la trahison de la révolution par le parti communiste.

A deux heures du matin, Sasha téléphona à Zinoviev pour lui faire savoir qu’il avait un message à lui communiquer au sujet de Cronstadt, Zinoviev dut croire qu’il s’agissait de l’aider dans son complot parce qu’il prit la peine d’envoyer Madame Ravich, dix minutes après le coup de téléphone, pour prendre le message de Sasha. Nous y disions, notamment :

Rester silencieux maintenant est impossible, et criminel. Les récents événements nous forcent, nous anarchistes, à prendre la parole… Le malaise et le mécontentement des ouvriers et des marins méritent notre attention : le froid et la faim, l’absence de discussion libre et de droit de critique les ont contraints à exposer leurs revendications au jour. Nous pensons que le conflit entre le gouvernement soviétique d’une part, les ouvriers et les marins d’autre part, doit être réglé non par la force des armes, mais dans la camaraderie et la compréhension révolutionnaire…

L’usage de la force contre eux par le Gouvernement des Ouvriers et des Paysans aura un effet réactionnaire sur l’ensemble du mouvement révolutionnaire international et fera un tort profond à la Révolution… Camarades bolcheviques réfléchissez avant qu’il ne soit trop tard.

Ne jouez pas avec le feu. Vous êtes sur le point de franchir un pas irréversible.

Nous vous soumettons donc la proposition suivante : la réunion d’une commission de cinq personnes, dont deux anarchistes, qui va se rendre à Cronstadt et règlera le conflit par des moyens pacifiques. Dans la situation actuelle, c’est la solution la plus radicale. Et elle aura un retentissement international.

ALEXANDER BERKMAN — EMMA GOLDMAN — PERKUS PETROVSKY (Petrograd, le 5 mars 1921.)

Notre appel était tombé dans l’oreille d’un sourd.

Le lendemain matin, Trotski arrivait et lançait son ultimatum :

- Au nom du Gouvernement des Ouvriers et des Paysans, déclarait-il, nous tirerons comme des perdrix tous ceux qui osent lever la main contre la terre socialiste.

Les navires et les équipages devaient se rendre immédiatement au gouvernement soviétique. Seuls ceux qui se rendraient inconditionnellement pourraient bénéficier de la grâce de la République soviétique.

L’ultimatum était signé de Trotski, en tant que président du soviet militaire et de Kamenev, commandant en chef de l’Armée Rouge. La critique du droit divin des maîtres était à nouveau punie de mort.

Trotski, qui était arrivé au pouvoir grâce aux hommes de Cronstadt, payait sa dette en se réclamant de la « glorieuse révolution russe ». Il avait à son service les meilleurs stratèges militaires des tsars, en particulier le fameux Toukhatchevsky, auquel Trotski confia le commandement de l’attaque contre Cronstadt.

Il disposait également des hordes de tchékistes rodées par trois années d’entraînement à l’art de tuer, de communistes spécialement sélectionnés pour leur obéissance aveugle et de troupes d’élite ramenées du front. Avec une telle concentration de forces, la ville mutinée devait être aisément domptée.

D’autant plus que les marins et les soldats de la garnison avaient été désarmés.